Probablement sommes-nous la veille de 2009. Cela expliquerait les calendriers, les agendas, les plus grands exploits sportifs
de l'année 2008 à la une des journaux, en dessous de la guerre et des malheurs du monde, enfin que la municipalité de Brest nous présente ses meilleurs voeux dans les panneaux d'affichage Decaux.
Nous le saurons bientôt. Nous le saurons au paragraphe suivant. J'ai la ferme intention d'écrire le paragraphe suivant d'ici quelques jours. C'est bien le diable si je ne me suis pas renseigné
sur l'année en cours.
C'est 2009. Depuis jeudi. Sans contestation possible. Ou alors elle nécessite afin de l'appuyer qu'on fourbisse de sérieux arguments. Or, cet effort de
réflexion me fatigue d'avance : je n'ai pas le courage de nier 2009. On voit que la paresse y continue comme en 2008 à gouverner la présente rubrique. C'est rassurant. Mon style n'a pas changé
depuis le premier paragraphe. A quoi bon, dès lors, se formaliser ? Fermons les yeux. Les varans sont toujours là.
Mille questions se profilent à l'horizon. Si 2009 est composée de semaines en nombre conséquent, elle ne suffiront pas pour y répondre. Je suis résolu
d'explorer les mystères de l'âme humaine, du pithécanthrope et du tyrannosaure brestois. Rien n'est évident comme un tyrannosaure à Brest. Il s'agit d'une bête préhistorique qui dévore les
Brestois pour son goûter. On ne peut pas le manquer. On peut juste essayer de s'enfuir à toute vitesse. Mais le plus souvent le tyrannosaure vous rattrape. La dernière fois c'était en plein
milieu du crétacé, la ville n'existait pas encore. L'absence du tyrannosaure à Brest depuis cette période est un sujet inépuisable. On peut se demander si jamais l'homme en fera le tour. Aussi
est-ce humblement que je compte aborder le tyrannosaure brestois. On verra bien ce qu'il en sortira.
Par Hervé Eléouet
2
Les trucs sont de grandes choses. On les admire. On ne peut pas s’empêcher d’y voir le soleil au dessus de la montagne et la
mer qui clapote au levant. Ou d’y respirer le parfum des fleurs. Ce sont d’indéfinissables bidules. Il faut pour bien les évoquer cultiver des images et semer des métaphores.
A quoi bon ? La culture des métaphores dans l’évocation des trucs est un sujet décourageant. On y perd ses plus belles années.
A la fin, on s’assied sur une chaise avec du vague à l’âme. Ces choses là sont des machins, soupçonne-t-on vaguement, et je voudrais plutôt boire l’apéritif par un après-midi d’été.
Quand il s'agit de trucs, les varans de Komodo sont dubitatifs. Ils s’allongent au
soleil sur une plage du Pacifique. Ils regardent l’horizon. En pensant chose. Machin. Bidule.
Par Hervé Eléouet
1
Le tour de la France à bicyclette attaque les Pyrénées. Les Pyrénées se défendent par des cols de légende. On y croise des
milliers de spectateurs. J’ai souvent franchi le Tourmalet. Seul en tête. Enfant. Dans la côte qui mène à Coatanscour. Plusieurs fois par jour. L’été. En buvant du chocolat et en mangeant des
tartines.
Le vélo vient de la bicyclette, voire de la draisienne et du célérifère. On peut affirmer que Cro-Magnon ignorait la bicyclette, mais que la bicyclette était
en germe aux époques lointaines où Cro-Magnon chassait le mammouth et récurait les dents de sabre des tigres qu’il avait attrapé. Pour s’en faire des colliers. Il y gravait des dessins et des
signes mystérieux. Les archéologues ont ainsi retrouvé des encouragements à Bernard Hinault inscrits sur des dents de tigres préhistoriques. On ne peut pas douter que le vélo fut dans toutes les
têtes. Le Tourmalet s’était déjà donné la peine de surgir au terme d’un plissement hercynien de longue haleine.
« Pédale, mon gars » disait Confucius. Il disait cela cinq cents ans avant Jésus-Christ. A ses disciples. Avant même que le premier vélo n’existât. Ce qui
prouve bien l’esprit d’avant-garde et d’à propos du grand philosophe. On peut dire sans hésitation que Confucius aurait écrit volontiers dans L’Equipe. « Le grand bonheur de pédaler
consiste à pédaler », ajoutait-il plein de bonne humeur. On voit le bout de la route quand on rentre chez soi. La côte de Coatanscour est loin derrière. On l’a franchi seul en tête. A Komodo, les
varans applaudissent.
Par Hervé Eléouet
0
A force de poésie on dompte des mustangs. Le mustang de l'amour, le mustang du temps qui passe et le mustang du réveil-matin.
On cueille un pic-vert sur le bord du talus. On batifole à travers des champs qui sont les champs de l'imagination. Les varans de Komodo se ramassent à la pelle. J'en étais à ce point de mes
réflexions lorsque j'aperçus Laurent Jalabert. Au Super U. De Keredern. Achetant des bananes (code balance 12) et du chocolat. Il signait un vélo.
Ne cachons pas qu'il se trame des événements. A Brest. L'univers entier semble s'y être donné rendez-vous, Laurent Jalabert en
tête. Il n'est plus question que de signer des vélos. Quant aux rond-points, des grands mâts et des mâts de misaine y sont fichés. En hommage au cyclisme. Des bus publicitaires, signe de
publicité, sillonnent la rue de Siam. Aux couleurs du Télégramme. Bref, des haubans et des dérailleurs glissent nonchalamment le long de la spirale cosmique. (L'univers est un tire-bouchon. Je le
tiens de Jean-Luc Autret.) A force de signer des vélos, les bateaux à voile finiront par accoster. Telle est la morale des choses.
L'été commence ainsi, qui précède l'automne. Les pic-verts des bords de talus prendront des teintes orangées, avant de perdre
leurs plumes : elles joncheront le sol en un tapis moelleux de duvet tendre. On se prend à rêver de l'automne au début de l'été. Les feuilles mortes se rappellent à la masse. Par un jour de grand
vent. En prenant le bus. Afin de taper ceci. Chez Patrick Thuillier. Qui n'a pas de virus sur son ordinateur.
Par Hervé Eléouet
2
La rumeur dit vrai : je pars en voyage. Au bout du monde. Sur un paquebot. Battant pavillon guatémaltèque. Le capitaine parle
couramment l’hindou. Il a le cœur brisé. Nous naviguons parmi les icebergs ou dans les tropiques. Trois passagers se promènent sur le pont. Une jeune femme silencieuse, un espion international,
et un docteur barbu qui boit du whiskey à longueur de journée. Il voit des scinques (Tiliqua scincoides intermedia) et des varans de Komodo courir sur les planchers. Les membres de
l’équipage composent l’équipage. On se lie d’amitié. On a le visage fouetté par les embruns. On regarde le soleil qui se lève et le soleil qui se couche. Le soir, le docteur nous raconte sa vie.
Puis chacun évoque les raisons de sa présence sur ce bateau. Il y aurait là matière à un roman. Il est tout de même étrange que le hasard ait ici réuni tant de destins singuliers.
L’autre hypothèse est que je rende visite à ma sœur, près de Lille. En train. Elle me tirait les cheveux quand j’étais petit. Maintenant, elle a trois
enfants. Je ne vois pas de lien de cause à effet. La psychanalyse est une supercherie.
En attendant de s’en aller nous sommes dimanche, et par la fenêtre on entend des chants d’oiseaux, on aperçoit le lampadaire du parking et le toit d’une
automobile. Le ciel est gris mélangé avec du bleu, un tout petit peu de bleu ; l’ensemble donne un nuage uniforme, troublé ici ou là de coton pâle.
Par Hervé Eléouet
1
Rien n’est judicieux comme d’écouter un calligraphe. On apprend mille secrets. Ecouter les calligraphes et regarder les
pianistes sont les choses du monde les plus instructives. On peut aussi attendre un horloger. Mais il faut que la situation s’y prête. Un calligraphe en conférence est d’un abord plus aisé : il
suffit de se rendre à la conférence du calligraphe. On s’installe dans le fond de la salle. Debout. Toute l’histoire de l’écriture défile sur un diaporama. A partir des hiéroglyphes. Parce que je
suis arrivé en retard. Je ne saurai jamais rien de l’écriture pré-hiéroglyphique. J’ignore si Cro-Magnon griffonnait sur les murs des cavernes des petits mots pour ses contemporains. Le règlement
du syndic de la grotte par exemple. Cela tient à une diapositive. On voit toute l’importance du commencement du diaporama dans l’histoire de l’humanité.
Tout n’est qu’esperluette et titulus, demi r et panse du o. C’est le vocabulaire du vocabulaire qu’on dessine. Qu’on imprime. Les fautes d’orthographes des
calligraphes doivent être des pâtés. L’histoire de la calligraphie est parsemée de fameux calligraphes. Ils portent un nom célèbre. On les admire. Ils ont vécu d’esperluettes parmi des o
pansus.
Laforgue nous l’explique :
« Et machinalement sur la vitre ternie
Je fais du bout du doigt de la calligraphie »
Le bout du doigt de l’homme n’a pas d’autre fonction. Il trace des hiéroglyphes les dimanches et les jours fériés aux vitres des fenêtres. C’est l’aboutissement des esperluettes antiques. Il a
fallu des armistices et des pentecôtes, des dimanches pluvieux et des varans de Komodo pour tracer aux vitres des jours fériés les hiéroglyphes du bout du doigt. Rien n’est étrange comme
l’absence de fenêtres embuées dans une exposition consacrée à la calligraphie.
Par Hervé Eléouet
3
On ne compte plus les planètes. Elles remplissent le ciel. Elles tournent autour des étoiles. Elles composent l’univers. Avec
les trous noirs. Les particules. Les astéroïdes. Les varans de Komodo. On ne peut se figurer l’immensité de l’univers. Il ressemble à ce qui s’échappe d’une grille de loto. Les êtres humains ont
inventé le loto pour évoquer les étoiles, les trous noirs, les varans de Komodo et les extraterrestres. Qui sont une chance sur des millions. Une aiguille dans une botte de foin. L’existence des
extraterrestres est une case que l’on coche toutes les semaines en achetant des cigarettes.
Mais les voisins du dessus existent. Je les ai croisé. Dans l’escalier. Et ceux du deuxième étage. Ainsi que mes voisins du rez-de-chaussée. Tant de voisins
remplissent un immeuble. On en trouve qui sont de grands damiers. Ils composent la ville. Avec les trous noirs, les particules et les bureaux de tabac.
Mon grand espoir est que des extraterrestres mangent le chien de mes voisins du dessus. On ne peut pas en déduire que je ferais bien de jouer au loto. Ni de
me mettre à fumer. On en déduit plutôt que le monde est composé de voisins du dessus, de bottes de foin, de damiers. De varans.
Par Hervé Eléouet
0
Tout est une question de câble d’accélérateur. La vie. La mort. Les escargots. Que sais-je ? Les diplodocus. Qu’un câble
d’accélérateur se rompe ou se détache et rien n’est vain comme d’appuyer sur la pédale de l’accélérateur. Le philosophe éprouve la défaillance du câble en relativisant le câble. Mais il serre les
dents. Il est en retard. Tout le monde est en retard à cause d’un câble d’accélérateur. On manque une réunion. Un coup d’envoi. Le début des choses. Le premier acte. On a failli perdre le nord.
Manquer la lune. La femme qu’on aime. Le roi des Goths. Seulement si l’on a obtenu une audience extraordinaire auprès du roi des Goths. Ou même une audience ordinaire.
Le câble d’accélérateur est le lien qui nous attache au roi des Goths. C’est la morale des choses. Je ne serais pas surpris qu’un câble de mauvaise humeur
fût la cause de tensions diplomatiques. De précipitations venant par l’ouest. De grand soleil sur le reste du pays. Bref, on ne peut pas se retenir de penser que le monde est un câble
d’accélérateur ou quelque chose du genre. Aussitôt qu’on établit ce parallèle, une foule de considérations vous envahissent l’esprit. Je ne serais pas autrement surpris que cette chronique
révolutionne le microcosme intellectuel.
A force de rompre des câbles, on arrive, par je ne sais quel chemin fait de rêverie au bord de la route en attendant le dépanneur, jusqu’à toucher les rives
de Komodo, où les varans s’ébattent. Qu’ils s’ébattent ! Et nous réparerons nos câbles d’accélérateurs.
Par Hervé Eléouet
1
En chaque être humain sommeille un grenier. C’est le domaine des toiles d’araignées. Des petits bruits dans un bric-à-brac. De
vieilles revues. Par piles. Ficelées. D’un fauteuil trop mou qui perd sa bourre. Dans quoi l’on s’enfonce. De quoi l’on se relève péniblement après des heures passées à contempler les grains de
poussière du rayon de lumière que déverse la lucarne. Un hibou nous dévisage. Tout n’est que malles, lampes anciennes, abats-jours inclinés, ressorts, étagères ployées, livres, caisses de
ferraille, jouets déglingués. On respire l’odeur un peu sèche du grenier quand il fait beau dehors. En dessous. Loin. Le monde brouhahatise. Les varans de Komodo dansent parmi les vieux
cahiers.
On s’assied sur un banc public. Pour fumer. Pour s’asseoir. Ou bien dans l’herbe. Ou de biais sur le rebord de la fenêtre, en pliant un genou et en laissant
pendre l’autre jambe. C’est l’intérêt des rebords de fenêtres. Ils ouvrent les greniers. A force de s’asseoir et de s’allonger on entend des hiboux dans une soupente. C’est la morale des
choses.
Il est très important de s’allonger dans un cimetière. Un jour ou l’autre. On y surprend la vie : la vie est une vieille dame1. Elle est en
majeure partie constituée de choses et d’autres. Elle se prolonge en hiver dans les bois. En été sur un chantier. Dans un bar. Le soir d’une élection présidentielle. Ou dans une école maternelle.
Tout s’énumère. Tout est une histoire de poésie. Les sabliers ont de beaux jours devant eux.
1 Le combat ordinaire, t4, Planter des clous par Manu Larcenet, aux éditions Dargaud.
Par Hervé Eléouet
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