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Mardi 6 mai 2008

On ne compte plus les planètes. Elles remplissent le ciel. Elles tournent autour des étoiles. Elles composent l’univers. Avec les trous noirs. Les particules. Les astéroïdes. Les varans de Komodo. On ne peut se figurer l’immensité de l’univers. Il ressemble à ce qui s’échappe d’une grille de loto. Les êtres humains ont inventé le loto pour évoquer les étoiles, les trous noirs, les varans de Komodo et les extraterrestres. Qui sont une chance sur des millions. Une aiguille dans une botte de foin. L’existence des extraterrestres est une case que l’on coche toutes les semaines en achetant des cigarettes.
Mais les voisins du dessus existent. Je les ai croisé. Dans l’escalier. Et ceux du deuxième étage. Ainsi que mes voisins du rez-de-chaussée. Tant de voisins remplissent un immeuble. On en trouve qui sont de grands damiers. Ils composent la ville. Avec les trous noirs, les particules et les bureaux de tabac.
Mon grand espoir est que des extraterrestres mangent le chien de mes voisins du dessus. On ne peut pas en déduire que je ferais bien de jouer au loto. Ni de me mettre à fumer. On en déduit plutôt que le monde est composé de voisins du dessus, de bottes de foin, de damiers. De varans.

par Hervé Eléouet
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Lundi 21 avril 2008

Tout est une question de câble d’accélérateur. La vie. La mort. Les escargots. Que sais-je ? Les diplodocus. Qu’un câble d’accélérateur se rompe ou se détache et rien n’est vain comme d’appuyer sur la pédale de l’accélérateur. Le philosophe éprouve la défaillance du câble en relativisant le câble. Mais il serre les dents. Il est en retard. Tout le monde est en retard à cause d’un câble d’accélérateur. On manque une réunion. Un coup d’envoi. Le début des choses. Le premier acte. On a failli perdre le nord. Manquer la lune. La femme qu’on aime. Le roi des Goths. Seulement si l’on a obtenu une audience extraordinaire auprès du roi des Goths. Ou même une audience ordinaire.
Le câble d’accélérateur est le lien qui nous attache au roi des Goths. C’est la morale des choses. Je ne serais pas surpris qu’un câble de mauvaise humeur fût la cause de tensions diplomatiques. De précipitations venant par l’ouest. De grand soleil sur le reste du pays. Bref, on ne peut pas se retenir de penser que le monde est un câble d’accélérateur ou quelque chose du genre. Aussitôt qu’on établit ce parallèle, une foule de considérations vous envahissent l’esprit. Je ne serais pas autrement surpris que cette chronique révolutionne le microcosme intellectuel.
A force de rompre des câbles, on arrive, par je ne sais quel chemin fait de rêverie au bord de la route en attendant le dépanneur, jusqu’à toucher les rives de Komodo, où les varans s’ébattent. Qu’ils s’ébattent ! Et nous réparerons nos câbles d’accélérateurs.

par Hervé Eléouet
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Mardi 15 avril 2008

En chaque être humain sommeille un grenier. C’est le domaine des toiles d’araignées. Des petits bruits dans un bric-à-brac. De vieilles revues. Par piles. Ficelées. D’un fauteuil trop mou qui perd sa bourre. Dans quoi l’on s’enfonce. De quoi l’on se relève péniblement après des heures passées à contempler les grains de poussière du rayon de lumière que déverse la lucarne. Un hibou nous dévisage. Tout n’est que malles, lampes anciennes, abats-jours inclinés, ressorts, étagères ployées, livres, caisses de ferraille, jouets déglingués. On respire l’odeur un peu sèche du grenier quand il fait beau dehors. En dessous. Loin. Le monde brouhahatise. Les varans de Komodo dansent parmi les vieux cahiers.
On s’assied sur un banc public. Pour fumer. Pour s’asseoir. Ou bien dans l’herbe. Ou de biais sur le rebord de la fenêtre, en pliant un genou et en laissant pendre l’autre jambe. C’est l’intérêt des rebords de fenêtres. Ils ouvrent les greniers. A force de s’asseoir et de s’allonger on entend des hiboux dans une soupente. C’est la morale des choses.
Il est très important de s’allonger dans un cimetière. Un jour ou l’autre. On y surprend la vie : la vie est une vieille dame1. Elle est en majeure partie constituée de choses et d’autres. Elle se prolonge en hiver dans les bois. En été sur un chantier. Dans un bar. Le soir d’une élection présidentielle. Ou dans une école maternelle. Tout s’énumère. Tout est une histoire de poésie. Les sabliers ont de beaux jours devant eux.

1 Le combat ordinaire, t4, Planter des clous par Manu Larcenet, aux éditions Dargaud.

par Hervé Eléouet
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Mercredi 2 avril 2008
On nage toujours plus vite. C’est beaucoup d’efforts. Le sport est plein de sacrifices. A la fin, les nageurs touchent la paroi du bassin. En un temps record.
"Plus on nage moins vite, moins on nage plus vite » dit un proverbe. Un proverbe truite. Il montre la vanité des choses, quand on est truite. Les requins mangeurs de truites poursuivent les truites afin de les dévorer. Quant aux pêcheurs de truites, ils pêchent la truite. On ne peut pas s’étonner que les truites d’âge avancé philosophent au fond des rivières et dans la mer du Nord. Ni que la condition de truite soit propice à ce que cette espèce mûrisse de graves et silencieux proverbes. Les proverbes de pisciculture sont quelquefois drôles. Sinistres. Ironiques et bruyants. Ou bien désespérés. Il faut une longue histoire pour un joli proverbe, et des rivières.
Les piscines sont des souvenirs de collège. Plein de maillots oubliés, de douches, de pédiluves, de plongeoirs (effrayants), de perches tenues par un maître nageur, d’échos et de reflets. D’éclats de voix. De retour de piscine. C’est en revenant de la piscine qu’on rentre au collège. Dit un proverbe. On voit qu’il y a peu de différences entre l’homme et la truite. Tout se constate et se met en dictons. C’est la morale de l’histoire. Quand on évoque la truite, le varan tombe à l’eau.
par Hervé Eléouet
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Lundi 17 mars 2008
C’est toujours moins la fin du monde que le début de sa trente-troisième année. On marche sur l’eau. On traverse des flaques. Dans un square. Boueux comme le désert. Un désert qui prend l’eau. Un désert de grande ville, très petit, ceinturé d’arbres et décoré de quatre bancs. Des joueurs de pétanque y mesurent la distance qui sépare la boule du cochonnet. (Depuis la naissance de la pétanque, trois cent mille kilomètres de brin de paille, de bout de bois ou de mètre ruban ont mesuré la distance entre la boule et le cochonnet. C’est une distance qui ne cesse d’augmenter. Les joueurs de pétanque sont infatigables. Ils tracent une route immense. On ne sait pas où elle va les mener. On ne peut pas le deviner. Les pétanqueurs continuent de la tracer.) Deux ou trois enfants grimpent aux cages ou glissent du toboggan. Leurs parents les surveillent. Près d’une poussette. La rue entoure tout cela. Avec les voitures garées et les voitures qui roulent. Les passages pour piétons. Les piétons. Qui rentrent chez eux. Qui poussent la porte de la boulangerie. Ou la porte du bureau de tabac.
"Il vaut mieux marcher sur l’eau qu’en boire", disait Jésus. On voit que le monde est un verre de vin rouge et qu’il s’agit pour les êtres humains de traverser des flaques. Dans un square. Avant de pousser la porte d’une boulangerie.
Peut-être. On se sent envahi par le doute. Le prix du sandwich augmente. On multiplie les hésitations. Les déserts de grande ville sont propices à la tentation de la boulangerie comme à la remise en question du sandwich. On y croise de temps en temps le chapiteau d’un cirque (les cirques sont en squares) et des joueurs de pétanque. Des enfants. Qui glissent du toboggan. Une poussette. Un chien. Les varans de Komodo ne batifolent qu’aux squares de Komodo. C’est la loi du désert des grandes villes.
par Hervé Eléouet
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Mardi 5 février 2008

« D’où vient que des beaux ans la mémoire est amère ? » demande le poète1. Le gangster demande le contenu du coffre. L’écolier lève le doigt. Tout le monde s’interroge. Il n’est question que de questions. Le plombier demande l’âge de la machine à laver. Le garagiste l’âge de la voiture. On voit bien que tout le monde est préoccupé par les kilomètres et les hectolitres. Les problèmes de robinets, qui se posent depuis l’invention du robinet, ont rempli des lustres de baignoires. Avant l’invention du robinet les baignoires étaient remplies à la main. A l’écuelle. Au récipient. Les problèmes de robinets ne se posaient pas. Les problèmes de robinets étaient des problèmes de seaux. Il fallait tenir compte du seau et de la forme physique de celui ou celle qui portait le seau. De son repas de midi. De son humeur. De son entrain. De son âge. De sa joie de vivre. Bref, aucun savant ne s’intéressait un peu sérieusement au contenu des baignoires. A cause du manque de robinet. Ils préféraient observer les étoiles, qui furent d’un accès plus facile que la baignoire. A l’époque des seaux. Pour les savants.
Quand les robinets ne rempliront plus les baignoires, qu’étudiera-t-on sur terre ? Je parle d’un avenir lointain. Un étrange procédé de remplissage de baignoire y sera généralisé. Et les problèmes de robinets ne se poseront plus guère que dans les manuels d’histoire des robinets. Pour les spécialistes de l’histoire des robinets.
Le robinet vient du mouton. C’est écrit dans le Petit Robert. On comprend la difficulté des mathématiques. Les moutons remplissent les baignoires. Quant aux varans, nous les posons sans motif au terme de cette chronique.


1 La poétesse. Marceline-Desbordes Valmore, Tristesse.

par Hervé Eléouet
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Lundi 28 janvier 2008

On trouve dans le secret de son âme un motif d’aimer les papillons. Ils papillonnent. Alors on achète un filet à papillon et des épingles. On rêve de papillons.
Les amateurs de poulets frits plantent leur fourchette dans une cuisse de poulet. Le dimanche. En famille. Les poulets frits sont frits. Ils rissolent. On les accompagne de toutes sortes de légumes. Ils suivent l’apéritif et précèdent la tarte aux pommes. Le café. Une promenade. On ne sait pas si l’âme des amateurs de poulets frits comporte des replis obscurs où se niche le goût du poulet frit. Peut-être que oui. Peut-être que non.
Il s’agit surtout pour l’être humain de planter des épingles dans des papillons et sa fourchette dans un poulet frit. Une épée dans un garde du cardinal si l’on est mousquetaire du roi. Une épée dans un mousquetaire du roi si l’on est garde du cardinal. Quatre punaises au mur. Au mur de sa chambre. Afin d'y afficher un poster (équipe de foot, paysage, varan). Un clou dans un morceau de bois. Une écharde dans la paume.

par Hervé Eléouet
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Mardi 22 janvier 2008

Rien n’est vide comme un parking. Au bord de la mer. Où stationnent quelques voitures. Toutes les choses vraiment vides contiennent quelques voitures. Donc les parkings sont vides. Il s’y promènent quelques promeneurs. Seuls ou par deux. Qui regardent la mer. Qui regardent leurs pieds. En fin d’après-midi. En début de soirée. En pleine nuit. Au petit matin. Quand les parkings sont vides.
Quelquefois, le bord de mer est remplacé par un centre commercial. On s’abandonne moins fréquemment à la contemplation des vagues en de tels endroits. Les centres commerciaux sont dépourvus d’écume et de rochers. On y aspire à pleins poumons l’air du parking. C’est encore davantage le cas des parkings souterrains. Où l’angoisse rôde. Tous les téléfilms vous le diront : ils s’y commet d’affreux assassinats. Des rencontres louches ont lieu sur les parkings du monde, où les varans de Komodo ne se hasardent jamais ; ce sont des suites d’emplacements dessinés à la peinture blanche ; quelques voitures s’y tiennent.
Le parking est l’aboutissement de la civilisation. Cro-Magnon ne disposait pas de centres commerciaux à cause de l’absence de parkings. Quant au bord de mer, il était risiblement sauvage : on ne pouvait s’y sentir mélancolique à point, malgré la présence du tigre à dents de sabre qui relativise la splendeur de l’aube de l’humanité dans l’esprit du chasseur paléolithique.

par Hervé Eléouet
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Mardi 15 janvier 2008
La lumière nous attire, dit le philosophe1. « On y voit plus clair » souligne l’électricien. En appuyant sur l’interrupteur. Les électriciens philosophes méditent sur la tentation de l’interrupteur ; ils se tiennent le menton dans une main et l’autre main soutient le coude ; à leur pied traîne une caisse à outils. Ils sont dubitatifs. Ils songent aux interrupteurs. A la lumière. Aux étoiles. Qui attirent les cosmonautes et les martiens. Quand les chandelles happent les amoureux. Les cierges celles et ceux qui brûlent un cierge. Et les phares des voitures provoquent la pluie. Elle traverse leur faisceau le soir, tandis que l’on rentre chez soi en marchant sur le trottoir et en courbant la tête.
Les électriciens philosophes soulignent poliment qu’on y voit plus clair. Puis ils rentrent chez eux. Le cœur content. Les fenêtres sont des rectangles jaunes. Les passants, depuis la rue, aperçoivent un morceau de cuisine ou de salon. Ou les reflets du téléviseur sur un plafond. Les égarés au fond des bois redoublent d’efforts. Ils se frayent un chemin parmi les ronces. Leurs vestes sont en lambeaux et les loups hurlent au clair de lune (le clair de lune attire les loups). Mais les égarés s’en sortent. Grâce au rectangle jaune. C’est celui d’une humble chaumière.
On y trouve une petite vieille. Quelquefois il s’agit de la demeure de l’ogre. Qu’importe. On échappe aux loups. Aux hyènes. Aux varans. A l’intérieur on y voit plus clair. On découvre la marmite où l’on rôtira ou bien une grand-mère qui regarde la télévision. Cela n’a guère d’importance. Seule comptait la fenêtre illuminée qui découpe un petit rectangle de lumière dans la nuit.

1 Jean-Luc Autret, Via luminensis, Gutemberg, 1460
par Hervé Eléouet
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Mardi 8 janvier 2008
Les bigoudènes sont monocoiffes. Elles ne savent pas compter. Un grand cierge les surmonte. En dentelle. Chez les trigoudènes, il y a deux cierges. L’un au-dessus de l’autre. Et trois pour les quadrigoudènes. Elles ne savent pas compter. La coiffe des octogoudènes culmine à sept fois la hauteur d’une coiffe étalon. On frémit quand on pense aux difficultés rencontrées par les décagoudènes afin de conserver l’équilibre. Certaines icosagoudènes ont servi de référence pour construire des maisons de deux étages. Voilà pourquoi le pays bigouden ressemble au pays bigouden. Les maisons de deux étages atteignent dix-neuf coiffes au-dessus de Marie-Raymonde.
Cela montre l’importance des mathématiques. Que l’on sache ou non compter. Et de la broderie. Qui gouverne l’architecture. Il est peu probable qu’un gratte-ciel s’élève un jour dans Pont-l’Abbé. Quelle goudène supporterait ce fardeau ? On peut se promener tranquillement au bord de la rivière.
On se promène à Pont-l’Abbé, à Londres ou à Paris. Ou dans n’importe quelle autre capitale du globe. L’essentiel est de présenter ses vœux aux amis que l’on croise. On dit : « Bonne année ». Je vous souhaite quatre saisons. Cinq omelettes. Dix varans. Deux rond-points. Un pull-over. Des passages pour piétons.
par Hervé Eléouet
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