1 Jean-Luc Autret, Via luminensis, Gutemberg, 1460
Autrefois j'allais à la messe de minuit à Pont l'Abbé, où je comptais les bigoudènes. Et les chants de Noël. Qui séparent les enfants de la
fin de la messe. Sur un petit livret. Qu'on pose devant soi. Au sommet du banc. Qui tombe. Quand la personne devant soi se lève ou se rassied. Qu'on ramasse. Sur quoi l'on s'assied. Quand on se
rassied. Si Dieu n'existait pas, les enfants ne s'assiéraient pas par mégarde sur le livret de la messe de minuit. C'est la morale des choses.
Les bigoudènes - en costume s'entend - sont dans la crèche. Avec le boeuf et l'âne. Et le petit Jésus. La messe de minuit ressemble à la messe de
minuit. Quirinius était gouverneur de la province de Syrie. Les bergers gardent leurs moutons. Jésus dort dans une mangeoire. Il a fallu dire le "Notre Père" en se tenant par la main. Comme à la
ronde. En signe de fraternité. Ou quelque chose comme ça. C'est l'influence de la télévision. De la Star Academy. Avant de chanter le "divin enfant", tout le monde s'applaudit.
Il faut s'inspirer du boeuf et de l'âne, a conseillé le curé. Je ne sais plus pourquoi. Je n'ai pas été très attentif. Dans la crèche au pied du sapin,
chez ma grand-mère, le boeuf n'a plus qu'une seul corne. Cela incite à la réflexion. Je ne sais qu'en déduire. Mais la théologie ne permet pas qu'on décrypte aisément les mystères de Dieu.
Il faut beaucoup méditer. Quoiqu'il en soit, Noël sera toujours Noël. On constate l'absence de varans et la présence de bigoudènes dans les crèches en 2007.
Il est question de troupeaux dans le dictionnaire. Qui s'agrandissent. Dont les membres se multiplient. Qui remplissent
les prairies. De vaches. De moutons. D'autruches et de vers à soie. Les prairies débordent d'animaux. A quoi doit-on cela ? A l'influence de la lune. C'est écrit dans le Petit
Robert.
"On la voit croître et décroître" avais-je affirmé lundi dernier. On n'affirme pas cela sans ouvrir le dictionnaire. Qui contient mille secrets. Qui
donne l'âge du pithécanthrope. Où l'on découvre que les branchies céphaliques du spirographe (le spirographe est un annélide sédentaire) forment "un beau panache". Le panache de l'annélide est
dans le Petit Robert. La lune aussi. On peut s'assurer de sa croissance et de sa décroissance. Le décroît de la lune apparaît dans l'ordre alphabétique. Au mot "décroît". "La lune est
dans son décroît" précise-t-on en italiques. On peut à peine le contester. Il faudrait un scientifique vraiment têtu pour contester le décroît de la lune. Seul contre tous. Un cerveau
considérable. Mais de tels savants ne naissent pas tous les jours. La lune peut encore décroître tranquillement pendant de longues années.
Cependant la stupéfaction (qui n'est, curieusement, pas associée au mot "soupière") gagne le lecteur quand il s'aperçoit que le croît n'est que le
croît d'un troupeau. Car la lune, avec son croissant, ses quartiers, son clair de lune et son Pierrot, refuse catégoriquement que l'on utilise le mot "croît" pour désigner la période pendant
laquelle elle croît. C'est une coquetterie de la lune. Elle agit sur les marées. Elle fabrique les loups-garous. A cause d'elle, les troupeaux débordent des prairies. De nombreux psychanalystes
se sont penchés sur son cas. Ils se perdent en conjectures. Elle ne veut pas du mot "croît". C'est l'influence de la lune sur le Petit Robert.
La stupéfaction est générale. Elle se lit sur tous les visages. A l'exception d'un seul. Qui ne bronche pas. Qui reste impassible. C'est le
coupable. Il n'est pas surpris quand Hercule Poirot dévoile que la soupière présente une large rayure sur sa base, manifestement infligée par un objet métallique, rayure qui ne s'y trouvait
nullement trois jours auparavant. Ou Sherlock Holmes. Ou Rouletabille. Arsène Lupin. Miss Marple. Harry Dickson. Ou n'importe qui ayant le sens du théâtre et de l'à-propos. Quelqu'un qui
sache lire dans les soupières. La veille du meurtre, la soupière n'est pas rayée. Ce détail compte. On confond les assassins par des soupières.
Voilà pourquoi il est prudent de s'entraîner à partager la stupéfaction de tout le monde. Au cas où l'on se trouve dans la nécessité
d'assassiner par le biais d'une soupière sa grand-tante Adélaïde (ces choses là arrivent plus vite qu'on ne croit). Les assassins stupéfaits courent moins le risque d'être démasqués. On les
remarque avec davantage de difficulté. Il existe très peu de livres où l'assassin est réellement stupéfait d'apprendre dans les dernières pages qu'il est l'assassin. Hercule Poirot serait bien
embarrassé. Sauf dans le cas d'un coupable amnésique. Mais le doute subsisterait.
On s'entraîne à la stupéfaction en s'étonnant d'un rien. D'une feuille en automne. D'un flocon l'hiver. D'un nuage qui ressemble à la Tour
Eiffel. Des moustaches du chauffeur de bus. De la cravate du présentateur du journal télévisé. Quand on reste bouche bée parce que le présentateur du journal télévisé a changé de cravate, on peut
assassiner une grand-tante sans craindre la justice. C'est immoral mais c'est comme ça. Il ne faut plus s'étonner de rien. Tout peut arriver de nos jours. On voit un varan apparaître subitement
dans ce paragraphe. A la stupéfaction générale.
Bernard Trebaol n'est pas un pithécanthrope. Il ne taille pas de silex. Ne durcit pas la pointe de son épieu dans les braises du foyer.
Chasse peu fréquemment le mammouth. Il écrit plutôt des romans, des nouvelles et des poésies. On a pu croire que Bernard Trebaol fut un pithécanthrope. N'avais-je pas écrit : "nous parlerons de
pithécanthrope lundi prochain" ? Et j'ai parlé de Bernard Trebaol. Qui n'a rien de préhistorique. Il ne se promène pas un épieu à la main, ne taille pas de silex, ni ne se vêt de peau de
mammouth. Ce serait un argument facile de prétendre que tout relève du pithécanthrope : on prouverait par a + b que les pavés brestois comme les varans de Komodo sont des vestiges ou des
contemporains de l'homo erectus. Que nous sommes à l'époque de la pierre taillée. Que des tigres à dents de sabre guettent au coin des immeubles. Que nous vivons de chasse et de cueillette. Que
sais-je encore ? Nous apprivoisons les diplodocus et nous invoquons les dieux de la forêt.
C'est plutôt que lundi prochain sera toujours lundi prochain. Toutes les fois que lundi s'achève, sept jours plus tard un autre lundi renaît.
Telle est l'irrévocable marche des lundis. On s'y perd. Devant tant de lundis, tous comparables en nombre d'heures, comment ne se jamais fourvoyer ? Comment savoir exactement, chaque lundi, si
d'aventure nous ne serions pas lundi dernier ? On se raccroche comme on peut au lundi du jour, et puis le prochain sera le suivant.
On voit bien que le temps passe. La barbe du guichetier de la poste grisonne à vue d'œil. La semaine dernière, c'était une guichetière. Les
enveloppes n'en sont pas moins dûment affranchies, et le courrier s'en va jusqu'à Plobannalec ou Tombouctou. Les collectionneurs de timbres se frottent les mains. Ils ont de beaux jours devant
eux. C'est ce qu'on se dit en rentrant chez soi d'un pas léger. Nous parlerons de pithécanthrope lundi prochain.
On est toujours fieffé. Les fieffés mangeurs de pizza mangent bravement de la pizza. Les fieffés radins sont avares. Ceux qui prétendent le
contraire sont de fieffés menteurs. Les fieffés allumeurs de réverbères regrettent le temps des réverbères. Les fieffés voyageurs intergalactiques sont nés un peu trop tôt. Les fieffés amateurs
de varans voient des lézards partout. Les fieffés vauriens sont de drôles de vauriens. Les fieffées pizzas aux quatre fromages dégoulinent de tous leurs quatre fromages. On m’a rapporté le cas
d’un fieffé Jules César qui se prend pour Jules César ; il s’habille en toge et consacre ses loisirs à conquérir la Gaule et à franchir le Rubicon.
Les fieffés arpenteurs de rues arpentent les rues. On les suit. Par groupe de douze. Il y a huit jours. En partant de l’église Saint-Louis. En descendant à
Recouvrance. En remontant le Cours d’Ajot. En visitant le quartier du Merle Blanc. En marchant sur la passerelle au-dessus de la voie ferrée. (Les trains continuent de rouler sur la voie ferrée.
Rien de neuf de ce côté là. Tout va bien.) Bernard Trebaol connaît personnellement les pavés brestois. On apprend qu’ils sont taillés dans une carrière au Brésil. Ou à Plobannalec. En Indonésie.
En Terre de Feu. A Shanghai. Sur Mars. Je n’ai pas été très attentif. Mais ils sont taillés. En forme de pavé.
C’est très important. Que serait une ville sans pavés ? On ne saurait plus où mettre les pieds entre deux volées de marches ; il faudrait sauter de larges
espaces vides ; un athlète confirmé s’y romprait les os ; que dire des voies piétonnes ? Ceux qui sont rouges veinés de gris viennent du Brésil. Les verdâtres d’Indonésie. Les bleutés du
Groenland. Les verts à pois rouges de Mars. Ceux qui chantent une chanson lorsqu’on appuie dessus ont été façonnés par un tailleur de pierres mélomane un jour où le soleil brillait. Les plus
anciens sont mystérieux comme l’Ile de Pâques.