Nous parlerons de pithécanthrope lundi prochain. L'automne est là, qui ressemble à l'étagère de la salle de bain. L'étagère du haut. Avec le
sirop contre la toux. L'automne débouche le flacon. Tout le monde est malade. Un peu. Pas trop. Les filles ont un rhume et les garçons sont amoureux. On se promène afin de se rougir les joues
dans le vent d'automne, et pour attraper quelques rayons du soleil froid. Qui nous réchauffe tout de même un brin. Gentiment. Par endroits. On lui dit merci. C'est beaucoup d'efforts de sa
part.
Dimanche est toujours dimanche, mais jamais davantage qu'en automne. L'après-midi s'écoule comme s'écoulent un dimanche toutes les après-midis. Mais le vent
souffle sur le carreau. Les feuilles tourbillonnent. Le ciel se couvre de nuages. Les petits oiseaux sont gris. Les varans entonnent une complainte : il y est question des arbres qui se
déplument, du givre le matin, de la nuit qui tombe chaque jour plus tôt. Nous sommes la veille de lundi. Mais le vent froid souffle au dehors.
L'automne regrette la chute des feuilles. C'est la raison pour laquelle il les agite sans fin. Pour essayer de les raccrocher aux branches. Et aussi parce
que ça l'amuse. C'est la saison de rester chez soi pour voir le temps passer. Et le temps passe par la fenêtre. Les jours. Les mois. Les années. On trouve joli d'agrémenter l'automne avec de la
blanquette de veau.
Par Hervé Eléouet
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Pithécanthrope disait qu’on ne voit pas le temps passer. Il disait cela d’une voix rauque. En taillant des bifaces. En allumant du feu. C’est
le début des pyromanes et des pompiers. Le soir qui tombe sur pithécanthrope est rempli des lueurs du soleil couchant. C’est l’aube de l’humanité. Il reste très peu d’églises victoriennes datant
de cette époque. La plupart des vases Ming du pithécanthrope ont disparu. Les archéologues, avec un plumeau, dépoussièrent un bout de céramique en se posant bien des questions.
On devine, quand on observe un archéologue qui dépoussière un morceau de vase Ming, l’importance du plumeau. C’est le plumeau qui permet à
l’homme de dépoussiérer les squelettes anciens et le buffet de la salle à manger. Il en déduit le mode de vie de Cro-Magnon. L’épaisseur de sa boite crânienne. Le carré de l’hypoténuse. Pythagore
époussetait distraitement le buffet de la salle à manger lorsqu’il conçut son théorème. C’est toute l’importance d’épousseter. C’est aussi l’importance du buffet de la salle à manger. Beaucoup
d’archéologues, à force de dépoussiérer les tibias de nos aïeux, inventent la théorie de la relativité. Voilà pourquoi on ignore tant d’éléments de la préhistoire. A cause du plumeau.
Quand on agite un plumeau il s’en échappe un petit air d’autruche. Ou des parfums d’usines. De fabriques de plumeaux. Certains sont en
moustaches de lions des mers. En poils de varans. C’est la raison pour laquelle la théorie de la relativité a quelquefois le goût de la savane ou l’odeur du sel. Nous parlerons de pithécanthrope
lundi prochain.
Par Hervé Eléouet
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Pithécanthrope disait qu’on ne voit pas le temps passer. Il disait cela d’une voix rauque. D’une voix d’homme préhistorique.
D’anthropopithèque et d’homo erectus. Voici 500 000 ans. C’est écrit dans le Petit Robert. De 1985. Je n’ai pas sous les yeux l’édition 2007 du Petit Robert. Peut-être le
pithécanthrope y-a-t-il changé d’âge. L’édition 2007 du Petit Robert des noms propres (que j’ai sous les yeux) ne mentionne aucun pithécanthrope fameux.
Les Sept Sages y sont répertoriés. Après Balthazar Georges Sage. Avant le Livre de la Sagesse. Alors que les Sept Samouraïs côtoient les
Sept Merveilles du monde et les Sept Dernières Paroles du Christ en croix. C’est une particularité du Petit Robert des noms propres. En tout cas de l’édition 2007. Probablement
n’aurais-je pas l’occasion de consulter celle de 1985. Les sages sont sages avant d’être sept. Les samouraïs, les Merveilles, les Dormants, même les années de guerre sont d’abord sept. Avant
d’être japonais. Merveilleuses. Endormis. D’opposer la France, l’Autriche, la Russie, la Saxe, la Suède et l’Espagne à la Grande Bretagne alliée à la Prusse et au Hanovre.
Le Petit Robert des noms propres a sûrement raison. Il s’agit d’un ouvrage très bien documenté. On y apprend que Komodo est surtout réputée pour
ses varans. Quant aux Sept Sages, Cléobule de Lindos en fait partie, avec Périandre de Corinthe et Pittacos de Mytilène. Nous parlerons de pithécanthrope lundi prochain.
Par Hervé Eléouet
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Le soir tombe. Sur Brest. Avec beaucoup d’à-propos. En fin de journée. Les feux de signalisation brillent aux derniers rayons du soleil. Ils
passent du rouge au vert. Et du vert à l’orange. De l’orange au rouge. C’est le grand cycle des feux de signalisation. Qui brillent aux derniers rayons du soleil, sous un ciel de Brest où
s’accumulent des nuages très sombres. Les phares des voitures s’allument un à un. Deux par deux. Les piétons rentrent chez eux. Les immeubles commencent à perdre leurs feuilles (c’est un soir
d’automne). Un vent tiède et léger agite doucement leur cime. Ils se tournent de trois quart pour mieux se réchauffer. Des flaques de lumière éclaboussent le haut des façades. On rentre chez
soi.
Par la fenêtre on observe un éléphant, un réfrigérateur et un varan. Seulement dans l’hypothèse où l’on possède un éléphant de compagnie à
qui l’on a installé un vieux réfrigérateur en guise de cagibi ; il y a déposé d’une trompe émue des bibelots, des souvenirs d’enfance. Encore cela n’explique-t-il pas le varan. Peu importe. Ils
ont l’air bien mélancolique. Le soir tombe sur eux. C’est maintenant presque la nuit. Leurs ombres dans le jardinet forment un tableau mystérieux. Le pachyderme ne bouge pas ; ou guère ; il remue
ses oreilles, enroule sa trompe, souffle et s’ébroue. Quoi de plus tranquille au début de l’automne qu’un éléphant qui s’ébroue ? Cela n’est rien d’autre qu’un frisson.
Trêve d’éléphant. Trêve de réfrigérateur. Trêve de varan. La nuit qui remplit la chambre éteint les animaux du jour. Ceux de la nuit
surgissent au détour d’un livre. Qu’on avait ouvert pour lire. Un peu. On tourne les pages. Au fond du lit. On lutte pour déchiffrer. On perd ses lunettes. On s'endort. Surtout les myopes. Les
astigmates. Les hypermétropes.
Par Hervé Eléouet
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Minuit sera toujours minuit : des spectres gémissent aux quatre coins de la chambre. Ils sont venus par les angles du plafond. Ils agitent
leurs chaînes. On ne dort pas. Si l’on dormait ce serait d’un sommeil perclus d’affreux cauchemars. Les fantômes se pencheraient sur nous. En chuchotant des mots glacés. Un vampire planterait ses
crocs. Sans que l’on puisse bouger. Il viderait le corps de tout son sang. Des cris comme des ricanements nous éclateraient dans les oreilles. Un long serpent sortirait par le nez. Ce serait sans
fin.
On ne dort pas. Des mouches vrombissent. Un varan nous mange le pied. Quelques araignées velues nous courent les bras. Une limace bave sur le
menton. Elle agite lentement ses antennes. Progresse. Il faut garder la bouche fermée. On ne peut pas empêcher de l’entrouvrir. Elle s’infiltre entre les lèvres. Une colonie de cloportes grouille
sous le drap. Des mulots et des rats pullulent au plancher. On entend trotter derrière les plinthes. Ronger. Courir. Couiner. Racler.
Des yeux s’allument au hasard ; des visages ; des murmures ; une mélodie grinçante ; et tout cela forme un squelette étendu devant soi. A
mi-hauteur des murs. Nimbé d’un halo vert. Une voix sépulcrale sort des parois. Brutalement. Tonnant une sentence. On meurt en sursaut.
Par Hervé Eléouet
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Le grand bonheur de courir consiste à mettre un pied devant l'autre, mais plus vite que dans la chronique de lundi dernier. On gagne les jeux
olympiques ou on rattrape le bus. On monte sur le podium. On s'incline afin qu'un officiel nous passe la médaille autour du cou. On écoute l'hymne national. On retient quelques larmes. On lève
les bras. On agite les mains. On sourit. On composte son ticket.
Le recordman du monde du cent mètres peut rattraper le bus en moins de dix secondes. Dans un rayon de cent mètres autour de l'arrêt de bus. Alors qu'il faut
deux heures au marathonien (mais il part de la ville voisine). On l'applaudit bien fort. On l'applaudit d'autant plus qu'il n'y a pas d'arrêt de bus sur les pistes d'athlétisme, et rien n'est
admirable comme un coureur qui ne rattrapera jamais le bus. Les conducteurs de bus qui regardent les jeux olympiques sont émus devant leur téléviseur. Ils voudraient bien courir jusqu'au dépôt,
sauter dans un bus et rouler jusqu'à déboucher sur le stade. Au niveau de la ligne d'arrivée. Alors le recordman du monde grimperait dans le bus, essoufflé mais heureux. Sitôt la ligne
franchie.
Les chauffeurs de bus qui regardent les jeux olympiques ont l'oeil attendri par l'écolier qui court pour ne pas manquer le bus. Ils referment les portes
derrière lui. Puis redémarrent. Ils transportent des hommes et des femmes. Des varans. Des pingouins. Des écoliers. Qui n'ont pas manqué le bus. Qui reprennent leur souffle.
Par Hervé Eléouet
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Le grand bonheur de marcher consiste à mettre un pied devant l’autre. Sans rien voir autour de soi. En levant les yeux de temps en temps.
Pour éviter les panneaux de signalisation. Les girafes. Les passants. Les voitures. Les tortues des Galápagos. Les varans de Komodo. Les bus. Les tyrannosaures (le tyrannosaure brestois dévore
les Brestois pour son goûter ; il sème la terreur sur son passage). Les petits rats de l’opéra (que l’on voit souvent descendre la rue de Siam en esquissant des entrechats). La diligence
poursuivie par les Sioux. Les cordées d’alpinistes (qui grimpent la rue Jean Jaurès). Les voitures. Les skieurs. Les sangliers. Les poissons (requin marteau, baleine à bosse, colin pané). Les
champs de betteraves. Les séquoias géants. Les marcheurs les plus distraits savent éviter les séquoias. Et, s’ils en percutent tout de même un par mégarde, ils saluent poliment, s’excusent et
puis s’en vont. Ils s’en vont au bout du monde.
Ou à la boulangerie. C’est à la boulangerie qu’on achète son pain. Si l’on veut acheter le pain de son voisin, il faut s’être mis préalablement d’accord
avec lui. On demande une baguette. Ou une demi-baguette. Ou un pain moule. Deux baguettes. Une flûte. Un pain rond. N’importe quelle autre sorte de pain dont le nom figure en lettres capitales
sur une petite étiquette (au sésame, aux céréales, pain de campagne et pain complet). Des croissants. Des pains au chocolat.
La difficulté de rapporter du pain à son voisin ou sa voisine consiste à ne pas acheter de pains au chocolat s’il ou elle vous a réclamé une demi-baguette.
Dans ce cas, on fait bien d’offrir (à son dentiste, à son psychiatre, à son plombier) les pains au chocolat avant de retourner à la boulangerie. On remet plus tard la demi-baguette. Avec beaucoup
d’à propos. A sa voisine. Ou son voisin. Dans le cas où, par bonheur, on ne s’est pas trompé, on rentre sans détour. Sauf en cas de mal de dents. D’enfance malheureuse. De dégât des eaux.
Par Hervé Eléouet
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Les pourcentages font les statistiques. Avec les millilitres et les kilogrammes. Les basses pressions. Les mètres carrés. La densité. Les
indices. Les degrés. Les tranches. Les taux. Les bassins. Les niches. Les courbes. Les moyennes. Les niveaux. Les seuils. Les paliers. Les plafonds. Les planchers. On s’étend sur les planchers.
On regarde les plafonds.
Les pourcentages bretons sont les pourcentages de la Bretagne. Ils portent une capuche (à cause de la pluie). Ils n’utilisent guère de parapluie (à cause du
vent). Ils travaillent à l’école, boivent ou restaurent des chapelles. En parlant breton. Naviguent. Elèvent des porcs. Plus ou moins. Quelquefois pas du tout. D’autres fois
davantage1. Les Bretons sont moins têtus que leurs statistiques. C’est la morale des choses.
Ils eussent bâti des varanceries en émigrant à Komodo. L’élevage hors-sol des grands lézards ferait leur prospérité. On trouverait dans les eaux du
Pacifique un lisier d’iguane. Et les éleveurs les plus importants deviendraient princes de l’île.
1 La Bretagne, collection idées reçues, par François de Beaulieu, aux éditions Le Cavalier Bleu
Par Hervé Eléouet
1
Le clarinettiste a tout d’une clarinette. La harpiste ressemble à une harpe. Les joueurs de guimbarde roulent en deux-chevaux. Le guitariste
a l’air pincé. Les musiciens deviennent leurs instruments. Quand on racle son archet sur le bras d’un violoniste très âgé, il en sort un petit air de valse. Les lampions s’illuminent et les
varans de Komodo tourbillonnent sur le parquet ciré.
Ce sont les instruments qui jouent des musiciens. Les touches du piano propulsent les doigts du pianiste. Les bombardes gonflent les joues des sonneurs. La
flûte traversière dessine des arabesques de flûtiste. L’harmonica s’enveloppe d’un harmoniciste. L’accordéon muscle son accordéoniste. Le grand orgue de la cathédrale rend l’organiste grave et
sentencieux. La cornemuse fait l’écossais.
Tourner la page du livre de partitions reste la grande affaire des instrumentistes. Ils utilisent le gros orteil (majoritairement). Des cours de yoga sont
dispensés dans les conservatoires en même temps que le solfège. Les plus souples seront peut-être virtuoses. Le jour du concert, par peur des crampes, ou par pudeur, les musiciens ne sortent pas
l’orteil du soulier. Ils ont appris les morceaux. Ou bien le tourneur de pages de partitions vient tourner les pages des partitions. Les spectateurs applaudissent ; ils ne savent pas le nombre
des contorsions du doigt de pied qu’il a fallu souffrir pour un concerto de Bach.
Par Hervé Eléouet
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L’égyptologue est décharné. Il ressemble à sa momie. Ce sont les malédictions subies à force d’ouvrir des tombeaux et de taper du doigt sur
des sarcophages pour vérifier s’ils sonnent creux qui l’ont rendu si pâle. Il va bientôt mourir (ne nous voilons pas la face). On l’enterre dans un mausolée, au fond du jardin de sa maison de
campagne, dans la Seine-et-Marne. Avec son téléphone portable, son diplôme d’archéologue (s’il en a obtenu un), son chapeau, son épuisette à momies, une photographie de lui posant devant les
pyramides, une jarre de betteraves couverte de hiéroglyphes et sa montre. Il espère que dans quatre mille ans un chercheur d’égyptologues le découvrira.
Dans les tombeaux des anciens rois d’Egypte on trouve quelquefois les anciens rois d’Egypte. Mais plus souvent de la poussière. A cause des
pillards. Ou des chercheurs. Cela fait qu’il devient de plus en plus difficile de croiser un égyptologue correctement maudit. La plupart d’entre eux, comme ils pénètrent dans des lieux que
d’autres ont visité, récoltent des brimborions. Ils attrapent des boutons sur le nez, ou bien leur chien meurt dans des circonstances mystérieuses. Rien de très grave. Rien de vraiment sérieux.
Rien qui justifie la une des journaux. Faute d’être damné, quelques-uns dépriment. Un ou deux mettent fin à leurs jours. Les autres vivent très vieux. Bien portant, mais déçus.
Cette crise de l’égyptologie conduit à ce que nombre de jeunes gens qui ne juraient que par Osiris, par Isis et par Touthmôsis III
s’orientent vers des investigations aux résultats moins incertains. Ils étudient les vieux châteaux écossais ou les mystérieuses nécropoles incas. S’initient aux rites impies des chamans indiens.
S’enfoncent au cœur de la jungle impénétrable à la recherche des cités perdues. Chatouillent les varans de Komodo dans l’espoir d’y perdre un bras.
Par Hervé Eléouet
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